DÉFI DE LA PAUVRETÉ : UNE JOURNÉE DANS LA PEAU D’UN ITINÉRANT

Par Annabelle Landry

Pour Corinne Sauvé, liaison jeunesse chez Vers un chez-soi Ottawa et co-organisatrice du Défi de la pauvreté (Poverty Challenge), la perception sociale que seuls les gens pauvres peuvent se retrouver à la rue est non seulement erronée, elle est une entrave à l’innovation sociale.

« Il y a comme une distance qui est complètement construite et qu’on entretient entre les gens normaux – entre guillemets – et les gens qui sont en situation d’itinérance. Mais c’est ton voisin, et puis ça peut être toi là; à quelques événements malheureux près, tout le monde est dans la rue. »

Afin de briser les stéréotypes, Impact Hub Ottawa, en collaboration avec une kyrielle de partenaires, dont Vers un chez-soi Ottawa, l’Observatoire canadien sur l’itinérance, l’Université Carleton, et le Centre de recherche sur les services éducatifs et communautaires de l’Université d’Ottawa, présentera le Défi de la pauvreté, ce samedi 12 mai 2018 au pavillon Montpetit de l’Université d’Ottawa.

Cet événement inaugural s’inscrit dans le cadre de Rapprocher les leaders – séries de développement du leadership civique sur le logement et l’itinérance (Linking Leaders- Civic Leadership Series on Housing & Homelessness), séries qui se poursuivront les mercredis 13 juin, 19 septembre, et 17 octobre, pour se clôturer le 22 novembre, date coincidant avec la Journée nationale de l’habitation.

Cette série mettra de l’avant une visite à pied guidée par un jeune ayant vécu l’itinérance, de même qu’une pléiade de conférenciers, dont Jesse Thistle et le conseiller Mark Taylor, qui aborderont les meilleures méthodes de prévention et d’éradication de la pauvreté et de l’itinérance. Le grand public est invité à s’inscrire s’il souhaite participer aux séries.

Pour l’occasion, une centaine de participants issus des domaines de l’éducation, des affaires, de la fonction publique, des soins de santé, et du communautaire, passeront une journée entière dans la peau d’un sans-abri qui tente de naviguer dans le système des services sociaux.

« La philosophie derrière ça c’est vraiment de prendre des leaders qui ne sont pas nécessairement très bien informés par rapport au problème, mais qui mieux équipés, ont déjà la drive de faire quelque chose, ont déjà plein de connexions, plein de moyens et qui, équipés avec certaines connaissances, peuvent vraiment avoir un impact, puis travailler ensemble de manière que le système ne travaille pas présentement », explique Corinne Sauvé, co-organisatrice du Défi de la pauvreté, coprésidente et liaison jeunesse pour la coalition Vers un chez-soi Ottawa.

L’événement arrive à point nommé, moins d’un mois avant l’élection générale en Ontario.

Incidemment l’annonce, en novembre dernier, de la décision du comité d’urbanisme de la Ville d’Ottawa d’approuver le plan de déménagement de l’Armée du Salut dans le quartier Vanier avait suscité une vive opposition de la part de ses résidents qui invoquaient des questions de sécurité, d’exode des zones avoisinantes et de revitalisation du quartier.

Le plan initial, qui prévoyait la construction d’un nouveau complexe au 333, chemin Montréal, incluant une section refuge équipée de 350 lits permanents, a fait l’objet d’une révision proposée par le conseiller de Rideau-Vanier, Mathieu Fleury, en février dernier.

Pour Corinne Sauvé, co-organisatrice du Défi de la pauvreté, la réaction des résidents est plutôt inquiétante.

« Je suis Vaniéroise, je suis un peu au courant de la problématique et je vous dirai que je ne me range pas trop du côté des résidents qui s’opposent au projet de dortoirs de l’Armée du salut, » a-t-elle déclaré au cours d’une récente entrevue.

Le problème, c’est la perception qu’ont les gens de la pauvreté. À ce propos, Sauvé offre une perspective intéressante des stéréotypes et préjugés sociaux vis-à-vis des plus démunis.

« […] Du moment où tu t’asseois par terre et que tu mets une tasse de Tim Horton en avant de toi, tu te positionnes dans l’altérité ; tu deviens l’espèce d’autre imaginé dans la tête des gens, t’es complètement désindividualisé, et t’as rien d’autre que ton statut de mendiant, qui est en partie responsable de ta propre situation, ou bien qui est une victime totale qui doit absolument être aidée et sauvée. Cette altérité-là génère de la honte […]. Tu t’excuses de demander pardon. »

Elle parle ici en connaissance de cause : il y a quelques années, elle était elle-même itinérante.

Une jeune femme au grand vécu

Du haut de ses 25 ans, elle apparaît pourtant sûre d’elle, et s’exprime avec candeur et vivacité. Son regard scrutateur indique que je me trouve en présence d’une jeune femme au grand vécu, qui sait rapidement jauger le non-verbal d’une communication.

Corinne Sauvé, liaison jeunesse et co-présidente, Vers un chez-soi Ottawa. Photo : Valérie Soares

Malgré une certaine réticence à partager initialement son histoire, elle finit rapidement par se prêter au jeu de l’entrevue. « Je ne sais pas à quel point ça rend justice à la réalité, puis à la diversité des expériences de pauvreté, ce que moi, personnellement, j’ai vécu », insiste-t-elle.

Sauvé, qui a grandi dans une coopérative d’habitation avec une mère seule au foyer, a développé une dépendance à la drogue, puis a abouti dans la rue, où elle a survécu pendant quelques années, errant d’un service social à l’autre.

« Je suis retournée sporadiquement chez ma mère quand j’étais en mesure d’arrêter de consommer pour un lapse de temps quelconque. J’allais en thérapie, je faisais quelques mois d’abstinence, je retournais chez ma mère, je retournais à l’école pour terminer mon secondaire pis tsé, j’ai fait ce genre de yoyo là de 14 ans jusqu’à peut-être 21-22 ans. Là-dedans j’ai eu l’occasion de terminer mon secondaire en retard, je suis rentrée à l’université en retard, là je m’apprête à terminer mon bac en retard – j’ai 25 ans aujourd’hui. »

Pour survivre, elle a aussi dû mendier – une vraie perte de temps selon elle. « Il y a des choses que je pouvais faire qui me donnait plus d’argent plus rapidement et de manière plus invisible, et où j’avais pas besoin de m’exposer autant au regard des autres, d’exposer ma situation précaire au regard des autres. »

Un système trop rigide

Dans son rapport intitulé Projet Opportunité, Vers un chez-soi Ottawa, une coalition « orientée vers les jeunes qui vise à prévenir l’itinérance juvénile à Ottawa et à y mettre fin », déplore un manque de souplesse de la part des instances municipales, provinciales et fédérales.

À titre d’exemple, des lois comme le Safe Streets Act, créé en 1999 en vue de mettre un frein à l’augmentation des comportements agressifs chez les mendiants, tendent à pénaliser les personnes ayant des problèmes de santé mentale et de toxicomanie, comme cela fut le cas pour Gerry Williams, un sans-abri qui a reçu plusieurs amendes totalisant près de 65,000 dollars pour errance et consommation d’alcool dans les lieux publics, rapportait le Toronto Star en juin 2017.

« À cause du Safe Streets Act, je me suis fait dire ‘tasse-toi, tu peux pas mendier là’ », raconte Sauvé. « C’est comme pas très lucratif comme option, mais j’ai des pairs qui le faisaient tellement souvent qu’ils pognaient des amendes à cause de ça, pis là après ça il fallait qu’ils se présentent en cour. C’est des gens qui ont été moins chanceux que moi – ils n’avaient pas de famille pour les soutenir. »

Une itinérance diversifiée

En dépit de sa situation économique, Sauvé a la conviction qu’elle s’en est sortie parce qu’elle fait partie de ceux qui sont « privilégiés » socialement.

« Je trouve que je suis quand même marquée de certains privilèges qui ont rendu possible pour moi, qui ont rendu même aisée une transition [… ] ; je veux dire, je suis encore sous le seuil de la pauvreté, mais j’ai toujours été sous le seuil de la pauvreté – pour moi, c’est normal. »

Selon les plus récentes données de Statistiques Canada, les seuils de faible revenu étaient de 8,8% (environ trois millions de Canadiens) en 2013.

La même année, le Canada se classait au 20e rang (sur 31 pays) à l’échelle internationale avec un taux de pauvreté de 12,6%.

Malgré tout, Sauvé se considère chanceuse d’avoir eu le soutien de sa famille.

Aujourd’hui elle a un travail, une voiture, et son propre appartement, ce qui lui a permis de « s’autonomiser ». Elle insiste cependant sur le fait qu’elle s’en est sortie parce qu’elle est privilégiée, non pas tant parce qu’elle a travaillé fort – un stéréotype qu’elle qualifie de « méritocratoire » et qu’elle préfère ne pas encourager.

« Contrairement à bien des jeunes, je suis quand même éduquée, je suis blanche, je viens pas d’une famille riche mais, à quelque part, je suis assez privilégiée, pis je fais partie de groupes assez dominants dans notre société. »

Sauvé constate davantage de difficultés du côté des groupes racialisés, des nouveaux arrivants, des Autochtones, et des communautés LGBTQ2S+ qui, selon elle, « sont victimisées même à l’intérieur des services, et par d’autres jeunes qui accèdent à ces services. »

Trois groupes particulièrement vulnérables

Selon Vers un chez-soi Ottawa, les identités des jeunes vulnérables en situation d’itinérance sont souvent « complexes et multidimentionnelles. » La coalition a identifé trois sous-groupes qui sont surreprésentés au sein de la population des jeunes sans-abri.

Dans son rapport Building Bridges, elle estime que le groupe LGBTQ2S+ représente 29,5% des jeunes itinérants au Canada.

En outre, des études ont révélé que les jeunes transgenres et genderqueer avaient davantage recours aux services de protection de l’enfance que les cisgenres (70,8% contre 56,9%), tandis que ceux issus de la communauté LGBTQ2S+ y recouraient plus souvent que les jeunes hétérosexuels (62,8% contre 55,8%).

« L’homosexualité déjà c’est un peu plus accepté mais les jeunes transgenres ont vraiment de la misère quand ils font leur coming out », explique Sauvé.

Les Autochtones, quant à eux, représenteraient 30,6% de la population itinérante au pays.

De ce groupes, les Inuits seraient les plus durement touchés par l’itinérance, 40% d’entre eux vivant dans des espaces excédant une personne par pièce. Ils sont, de surcroît, plus vulnérables aux infections.

Les nouveaux arrivants constituent le troisième groupe vulnérable identifié par Vers un chez-soi Ottawa, avec un taux d’itinérance de 28,2% pour les membres des communautés raciales, et de 10,1% pour les personnes nées à l’extérieur du Canada.

Ce groupe est souvent aux prises avec des problèmes de mariages arrangés, d’inclusion au sein des famille d’accueil, de tensions religieuses et culturelles, et de perceptions conflictuelles quant à ce qui est considéré comme de l’abus, indique le rapport.

Le soutien familial, un facteur clé

Sauvé a vécu sa première expérience d’itinérance alors qu’elle n’avait qu’un an et demi. « Je le savais même pas, c’était ma mère qui devait quitter mon père, puis on a fait le tour un peu des shelters jusqu’à ce que la famille l’aide un peu, puis que finalement elle se trouve un logement subventionné, puis qu’elle soit sur l’aide sociale », raconte-t-elle. Elle insiste sur le fait que c’est grâce à sa sa mère qu’elle a pu se sortir de sa situation d’itinérance.

« Je ne veux pas penser à ce que ma vie serait si ma mère n’avait pas été là », me confie-t-elle. « C’est intense. Ce qu’elle représente pour moi cette femme-là – je sais même pas si elle le sait. Plus je la connais, plus j’apprends à connaître son parcours, plus je vieillis, que je sors de l’espèce d’adolescence qui sait tout là pis qui n’a pas besoin de se faire dire quoi que ce soit, et plus elle m’inspire. »

Un modèle pour Sauvé, sa mère est éventuellement retournée aux études, puis au travail, passant de « bénéficiaire d’Ontario au travail au statut d’employée d’Ontario au travail », un 180 degrés que Sauvé a toujours trouvé inspirant.

Mais la dépendance, qu’elle dit avoir toujours fait partie de son environnement de coopérative, a eu raison d’elle.

« J’ai commencé mon parcours individuel, si tu veux, dans les situations précaires de logement, puis d’itinérance vers 14 ans. C’était beaucoup lié à ma consommation de drogues – ce pourquoi je ne partage pas souvent mon histoire parce qu’[elle] encourage un peu le stéréotype de la personne qui se retrouve dans la rue parce qu’elle a des problèmes de consommation », explique-t-elle.

Pour Sauvé, c’est plutôt le chemin inverse. Après avoir consulté ses pairs itinérants dans le cadre de son travail avec Vers un chez-soi Ottawa, elle a constaté que ce n’était pas systématiquement la consommation de drogues qui poussait les gens à se tourner vers la rue, mais plutôt la situation familiale de l’individu.

« Généralement les jeunes […] quittent la maison à cause d’une situation de violence ou de danger, puis, par la suite, développent des fois des problèmes de consommation. Dans mon cas à moi, la drogue a précédé la rue, dans le cas de la plupart des jeunes, j’insiste que la rue a précédé la drogue. C’est important si on veux défaire un stéréotype – c’est plus un mécanisme pour gérer les situations difficiles pour la plupart du monde. »

Selon une étude de Gaetz et Collab., 2013 citée dans un rapport de Vers un chez-soi Ottawa, la violence compterait pour 60 à 70% des raisons qui poussent ou obligent les jeunes de 16 à 24 ans à quitter le domicile familial.

Une étude de Statistique Canada révèle par ailleurs qu’une personne sur quatre (25%), parmi les personnes ayant été victimes à la fois de violence physique et sexuelle avant l’âge de 15 ans, aurait vécu un épisode d’itinérance cachée.

Sauvé, qui a participé à la rédaction des deux rapports de Vers un chez-soi Ottawa sur l’itinérance et la précarité du logement – Le Projet Opportunité et Building Bridges – soutient que l’une des causes premières de l’itinérance est la qualité du milieu familial. La jeune femme est d’avis que ce qui pousse les jeunes à quitter le nid familial, c’est le fait de se faire « sacrer dehors ».

« On dirait que c’est difficile à croire pour bien du monde, mais il y a des parents qui ne sont pas habilités à être parents, puis qui vont mettre leurs jeunes dehors, ou bien il y a de la violence à la maison, ou ils sont mal nourris. »

Sauvé fait remarquer que, dans la majorité des cas qui lui ont été rapportés en ce qui a trait à la consommation, celle-ci s’est développée ou empirée une fois que le jeune était dans la rue.

« Pour nous dans le secteur [des services sociaux], c’est pas une surprise, on comprend tout à fait ça quand t’es loin de tout ce que tu connais, quand t’es même plus capable d’aller à l’école tellement c’est compliqué de prendre le bus, parce que t’as rien à manger. »

Selon Vers un chez-soi Ottawa, le nombre de sans-abri dans la capitale nationale ayant eu recours à des refuges d’urgence en 2017 était de 7,530. Un plus grand nombre encore fait partie des sans-abri cachés ou des personnes qui sont hébergées chez des amis ou de la famille temporairement (couch surfers). La liste d’attente des personnes en attente d’un logement abordable s’élève à plus de 10,000 à mi-chemin des Plans décennaux de lutte contre l’itinérance.

Une santé précaire

Parce qu’ils sont exposés à toutes sortes de dangers de par leur mode de vie, les itinérants sont prônes aux maladies et autres troubles de la santé. Et lorsqu’ils n’ont peu ou pas de soutien familial, leur situation est d’autant plus à risque.

Or, c’est le cas de plusieurs des pairs itinérants de Sauvé, lesquels lui ont rapporté avoir des parents qui n’étaient pas présents. « Elle est vraiment là toute la différence dans mon histoire à moi. J’aurais bien pu y terminer vraiment malade. Parce que, l’itinérance, ça tue, on y pense pas mais, dans la consommation, tu peux contracter toutes sortes de maladies qui sont mortelles, tu peux faire des overdoses si t’es pas dans un endroit sécuritaire où des gens t’entourent, pis on te retrouve quelques jours plus tard pis t’es mort. Tu peux carrément geler à mort durant l’hiver, t’es aisément victime de violence physique ou sexuelle. »

Une amie proche de Sauvé a contracté le MRSA (Methicillin-resistant Staphylococcus Aureus), une infection que cette dernière décrit comme étant similaire à celle de la bactérie mangeuse de chair et qui, dans certains cas, peut s’avérer mortelle.

« Il y avait une épidémie de ça dans les shelters il y a à peu près sept ans, dans le temps où est-ce que j’étais pas mal dehors pis elle aussi, puis tu pouvais l’attraper de différentes manières, notamment en utilisant des instruments de consommation qui étaient partagés », explique Sauvé.

Son amie a déjà subi deux interventions chirurgicales à la hanche, et nécessite maintenant un remplacement complet. « Elle a à peu près mon âge, pis elle a une cane, ok, pis elle boite », déplore-t-elle.

Elle dit en outre trouver drôle que les gens aient peur des itinérants, alors que ces derniers sont « bien plus victimes de tout que n’importe qui d’autre dans cette société. » « Tu peux pas avoir plus vulnérable que ça en terme de postionnement social. »

Selon elle, le système actuel « n’équilibre pas bien les déséquilibres inhérents, ou crée des déséquilibres de pouvoirs plus grands qu’ils devraient être. » Les personnes qui, par exemple, sont aux prises avec un problème de consommation et sont issues de familles abusives sont particulièrement vulnérables. Dans le cas de son amie, demeurer à la maison n’était pas une option.

« Elle était obligée d’aller au shelter, mais disons que si elle avait eu une famille plus solide, elle aurait peut-être comme moi éviter de s’alourdir dans le système des shelters, aller en thérapie, puis retourner dans un endroit sécuritaire, pis pas contracter cette maudite bactérie-là. »

Vers un chez-soi Ottawa

Kaite Burkholder Harris, agente de planification communautaire et chercheure, Observatoire canadien sur l’itinérance

Malgré son vécu, Corinne Sauvé n’a pas l’impression d’être tombée dans les enfers et d’en être revenue. Il y a quelques années, comme 75 autres jeunes, elle a répondu à une offre d’emploi de Vers un chez-soi Ottawa, puis elle a obtenu le poste de liaison jeunesse. Elle est également coprésidente du comité directeur de la coalition et travaille conjointement avec Kaite Burkholder Harris, agente de planification communautaire et chercheure à l’Observatoire canadien sur l’itinérance (Canadian Observatory on Homelessness), et Justin Langville, du département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Carleton.

« Aujourd’hui, j’apprécie être en mesure de travailler dans ce domaine-là, parce qu’en ayant vu qu’est-ce que c’était, un peu plus que la moyenne des gens, je trouve que je suis plus en mesure d’apporter des changements », affirme-t-elle.

Vers un chez soi Ottawa fait partie d’une intiative nationale pilotée par A Way Home Canada, qui regroupe une multitude de communautés partout à travers le Canada. L’organisme national collabore régulièrement avec l’Observatoire canadien sur l’itinérance pour ses travaux de recherche.

Vers un chez soi a pour but de rassembler tous les fournisseurs du secteur et de coordonner la vision, et la façon dont on accède aux services, partage l’information, et compte les gens qui rentrent dans ces services; bref, de coordonner le système « pour qu’il soit moins mêlant pour l’usager. »

« Quand t’es dans la rue tu te fais référer à droite pis à gauche. Il faut tout le temps que tu marches d’un endroit à l’autre pour avoir accès à des services, qui dans le fond devraient être centralisés ou du moins, organisés de manière cohérente. »

Défi de la pauvreté

C’est un peu l’expérience qu’elle va proposer aux participants des Séries de développement du leadership civique sur le logement et l’itinérance. Divisés en groupes selon des profils tirés des expériences de vie de certaines personnes de tous âges ayant vécu la pauvreté et l’itinérance, les participants devront, entre autres, relever une série de défis, comme accéder à certains services sociaux, par exemple.

« Tu pourrais avoir un papier qui dit que t’as besoin d’aller chercher ton chèque à Ontario Works. T’arrives dans le building, dans la salle qui est Ontario Works, et tu vas voir un bénévole qui fait semblant d’être un travailleur d’Ontario Works. Là ça prend une éternité, t’es en ligne, puis peut-être que tu réussis pas à prendre ton chèque parce qu’il te manque de la paperasse que tu dois aller imprimer, pis remplir, pis faxer – tout ce temps-là toi t’as pas une cenne, t’as pas accès à une imprimante », explique Sauvé.

Les participants auront des missions « à peu près impossible à remplir dans un temps limité qui vont te frustrer en temps que participant et te faire prendre conscience des difficultés et des barrières inhérentes au système, ce qui éduque par rapport au travail à temps plein que c’est d’être pauvre. »

Sauvé sera également l’invitée qui amènera les participants marcher dans le centre-ville d’Ottawa le 13 juin prochain. « J’ai un parcours d’itinérance, si tu veux, dans le centre ville. De manière très pragmatique, ça donne l’expérience de déambuler, d’être pas bienvenu dans les sphères publiques. Quand tu y penses là, c’est un espace public dans lequel toi t’es pas invité. »

Le thème, explique-t-elle, c’est de se rendre invisible dans un espace public. Elle emploira des « tactiques par lesquelles on dirait que tout est construit pour te mettre en marge », question de rendre l’expérience plus vraie.

« On va devoir rentrer dans mon red zone– le périmètre dans lequel t’es pas censé rentrer. Ça c’est le genre de pratique judiciaire […] où t’es facilement criminalisé, où l’on veut pas quand t’es dans la rue tu fasses toutes sortes de choses qui sont plus visibles qu’une personne normale. »

Les partipants devront même simuler un vol. « Tu te fais attraper, pis ils peuvent pas te libérer parce que t’as pas d’adresse (et pas d’argent pour payer la caution). »

Ils auront entre autres la chance de fréquenter certains lieux « typiques », comme l’avenue King Edward, la rue Rideau, le Centre Rideau, le chemin Sussex, et la rivière des Outaouais, où se trouvent la majorité des services pour les plus démunis – refuges, banques alimentaires, services communautaires – de même que les toilettes publiques et les centres où l’on peut se procurer des « instruments stérilisés. » « Bref, à l’intérieur de ce périmètre-là, t’as pas le droit de rentrer mais tu vas forcément rentrer si t’es dans la rue », Sauvé ajoute-t-elle.

Elle prévient que le circuit n’est pas nécessairement adapté aux personnes à mobilité réduite, mais qu’elle est prête à le modifier, dans la mesure du possible, et si cela est nécessaire.

Plusieurs invités surprises – dont des politiciens canadiens de très haut rang – seront également de la partie, question d’ajouter un peu plus de piquant à l’expérience.

L’idée derrière Rapprocher les leaders – série de développement du leadership civique sur le logement et l’itinérance, ce n’est pas de critiquer à outrance le système. Au contraire, il y a des choses très positives qui se passent présentement à Ottawa et qui se coordonnent de plus en plus, Sauvé fait-elle remarquer.

« C’est d’éduquer davantages de leaders à l’extérieur de notre secteur pour trouver des solutions innovatrices à un problème qui essentiellement est un problème de société – pas un problème de secteur d’itinérance et de logement; c’est un problème de société. Essayer de changer la mentalité nous autres, pis eux autres, pour qu’on voit dans le fond que les personnes entre guillement pauvres sont juste des voisins, sont juste ta soeur, ton frère, ta mère, ton père. Ça c’est vraiment de bâtir un empathie, une urgence à agir. »